Une humble contribution

Lorsque tu rejoins un projet collectif, il arrive souvent que tout en voulant faire une humble contribution, voire contribuer davantage, tu sabotes le projet sans le vouloir. Voyons une exemple lié à un projet déjà évoqué à plusieurs reprises :

Supposons que j’aie vraiment, mais alors vraiment, mais alors vraiment vraiment vraiment l’intention de créer notre livre audio multi-voix (J’aime bien le mot «mutlicolor», proposé par Michel). Le but n’est pas de créer une bibliothèque de 2.500 livres du jour au lendemain, mais d’enregistrer juste un livre. Je t’envoie donc le livre en cadeau avec les 3 consignes suivantes :

  1. La lecture qui t’est confiée est la page 53
  2. Ton fichier audio doit être au format MP3 et ne doit pas dépasser 2 Mo. Si tu ne sais pas comment faire, il y a un mode d’emploi sur le site
  3. Le fichier doit être nommé «53.mp3»
  4. Envoie-moi ce fichier à l’adresse multicolor@aller-vers.fr
  5. Ce doit être envoyé aujourd’hui avant 22h00

Pourquoi tant de rigueur ? En fait, si je devais t’expliquer toutes les contraintes auxquelles je suis exposé, tu me plaindrais, et je n’ai pas envie d’être plaint. J’ai juste envie de faire aboutir mon projet. Es-tu capable de respecter cette consigne sans poser de questions ni me proposer une alternative qui te paraît meilleure que la mienne ? OUI ou NON ?

Un enthousiasme débordant

Imaginons une personne de bonne volonté qui a le cœur sur la main et qui trouve ce projet extraordinaire ou qui ferait n’importe quoi pour me faire plaisir… Elle me dit OUI !

  1. Entraînée dans on élan, elle lit la page 53, 54 et 55. Elle me remercie, me disant que jamais elle n’a été autant happée par une lecture…
  2. Le fichier fait 5Mo, mais c’est parfait (selon elle) puisqu’il y a 3 pages dedans. On est donc en dessous de 2 Mo par page !
  3. Evidemment, le fichier s’appelle «53-55.mp3»
  4. Elle m’envoie le fichier à mon adresse habituelle et non à celle consacrée au projet.
  5. Etant donné que je lui ai confié la page 53, elle suppose que je vais mettre un certain temps avant d’arriver au traitement de sa page (puisque je commence par le début). Donc elle me l’envoie à 23h00, ce qui est très en avance l’estimation qu’elle fait de ma quantité de travail (elle fait d’ailleurs preuve de beaucoup d’empathie

Tu vas me dire que cette personne et particulièrement cruche… Or non seulement ce genre de situation est possible, mais en supposant qu’elle ne fasse qu’une seule de ces erreurs, mon application ne tournera pas, car voici comment elle fonctionne :

  1. Elle se lance toute seule à 22h00, pendant que je regarde Dr House avec mon fils.
  2. Elle compile tous les fichiers automatiquement pour n’en créer qu’un seul (le produit final)
  3. Pour que la compilation se passe dans l’ordre, elle se sert des noms des fichiers de «1.mp3» à «70.mp3». Un fichier nommé «53-55.mp3» ne sera pas pris en charge, sauf si je m’en occupe manuellement. Mais ce n’est pas prévu.
  4. Si un fichier manque dans la boite mail, l’application s’arrête, et reprend 10 minutes plus tard.
  5. L’application se sert de quelques web-services payants. Chaque tentative de compilation me coûte 3€.

En bon chef de projet, j’ai tout préparé en amont pour que l’oeuvre se construise d’elle-même sans que j’y passe 20 heures. Mais pour que ça fonctionne, il faudrait que la bonne volonté de chacun ne se limite pas aux bons sentiments et à une motivation sans précédent. Il faut aussi que la stratégie globale soit respectée… Et comme nous l’avons vu, même lorsque la consigne est simple (construire une phrase ou deux), On peut atteindre un taux d’erreur supérieur à 50% ! Je n’ose imaginer ce que cela donnerait avec des fichiers audios.

L’humilité, dans ce cadre, consiste à apprécier l’idée que ce projet est collectif : ceci évitera l’erreur numéro 1 et tout ce qui en découle.

L’humilité, toujours dans ce cadre,  consiste également à reconnaître que tu n’as aucune idée de la façon dont tout ça sera traité. Tu peux toujours présumer (pensant par exemple que je vais écouter chaque fichier avant de l’ajouter à l’oeuvre globale), mais toute présomption peut te mener hors du mode-d’emploi, car tu imagineras des corrections à des erreurs qui ne sont pas prévues.

L’humilité consiste enfin à reconnaître que tu n’es pas seul : lorsque tu rejoins un mouvement, l’objectif ne consiste pas à faire plus que ta part, mais à bien faire la part qui t’est confiée.

On pourrait également parle d’empathie : il est possible que 2 super techniciens se projettent un peu trop dans le travail à faire, et se disent qu’à partir de 22h00, je risque d’y passer la nuit et plus encore ! Ou que je ne me rends pas bien compte de la quantité de travail… Ils vont donc me faire une surprise : ils prendront en charge 2 tiers du projet en contactant les contributeurs et en faisant le travail manuellement. Je te laisse imaginer ce que ce genre d’empathie peut provoquer comme perte de temps global (alors que le but est de démontrer que le travail collectif permet de gagner du temps).

L’empathie à outrance peut mener un projet à sa perte… Imagine une personne tellement, mais alors tellement empathique, qu’après avoir enregistré sa page, elle poursuit (toujours dans le même enregistrement) en me souhaitant bon courage pour mon projet, car elle sait à quel point ça va être dur d’enchaîner les fichiers, de régler les niveaux, de normaliser et masteriser et tout ça. Elle part du principe que j’écouterai ce message délicat, mais je ne le découvrirai avec stupeur qu’une fois que le livre audio sera compilé… Cet élane d’empathie, dans ce contexte précis, c’est pas un cadeau !

Tu peux commenter cet article, si tu le souhaites. Mais le plus important aujourd’hui est de participer au Mastermind du jour.

A++

Stéphane SOLOMON

Posted in Bonus
9 Commentaires
Ileana 13/03/2018
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J’ai bien ri et je me suis crue au travail !

Jean-louis Autissier 12/03/2018
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Appliquer le process, rien que le process avec totale confiance sans faire intervenir de conjectures sur ce que pense l'autre! Ce n'est pas faire fi de soi-même mais au contraire respecter tellement ce que propose l'autre jusqu'à ne faire qu'un avec sa pensée!

FrédéricV 12/03/2018
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Un petit rappel sur cette notion d'urgence que tu installes à chaque fois : "aujourd'hui avant 22H". A-t'elle une utilité ? devons nous être pro-actif et anticiper une action rapide ? N'est-ce pas une forme d’auto-sabotage ? J'ai quelquefois des journées longues et difficiles (déplacement par route) et je ne serai pas forcément disponible pour fournir un travail de qualité (avec une diction correcte) dans l'instant. J'imagine qu'il peut en être de même pour un certain nombre d'entre nous...

FrédéricV 12/03/2018
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La standardisation peut être un outil magique. Elle permet à certaines entreprises de se développer et d'aborder des marchés "de masse". Elle est obligatoire pour les diffusions à grande échelle. La standardisation est aussi contraignante. Il suffit de regarder un excellent "les temps modernes" ou les "plans" des systèmes staliniens pour se le rappeler. La standardisation, c'est l'ordre que l'on envoie au chaos. Le chaos est riche de potentialités et l'une d'elles a créé notre univers (1 chance sur 10 puissance 60 lors du big bang) mais dans le cadre d'une action avec un but déterminé, le déterminisme apprécie la notion de process standardisé dans un souci d'efficacité et d'efficience. Ca me rappelle l'histoire de la cigale et de la fourmi, un jour fourmi, un jour cigale. Je crois bien que je vais reprendre des cours de danse ;-)

Daniele 12/03/2018
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Désolée j ai trop ri. Merci de ce recadrage clair mais avec humour.